Quand la coopération est empêchée - l'intervention en thérapie sociale

Quand la coopération est empêchée - l'intervention en thérapie sociale

Il y a des situations où ni les cartes systémiques ni le travail sur soi ne suffisent. Parce que ce qui bloque n'est pas seulement dans la structure ou dans les individus — c'est dans le groupe lui-même comme organisme social mal-portant.

Dans les articles précédents, j'ai décrit les premiers piliers du référentiel de théories et pratiques auquel je me réfère en coaching d'organisation :

  • L'approche systémique pose une grille de lecture des patterns du système — les boucles, les régulations, ce que la structure rend logique ou inévitable.
  • La sociologie des organisations regarde les acteurs et leurs stratégies — qui contrôle quoi, qui veut quoi, comment les jeux de pouvoir s'organisent autour des zones d'incertitude. 
  • L'Élément Humain descend dans l'intériorité de chaque personne pour comprendre comment les besoins d'inclusion, de contrôle et d'ouverture alimentent — ou paralysent — la coopération.

Ces grilles lectures et cadres d'intervention sont essentiels en coaching d'organisation. Ils ne sont pour autant pas toujours suffisants selon les contextes. Il existe des situations où les tensions ont eu le temps de se cristalliser, de se durcir, de devenir des dynamiques collectives de violence — au sens large du terme. Des situations où les masques sont devenus des armures, les non-dits des murs, les clans des tranchées.

C'est là que l'approche développée par le psychosociologue Charles Rojzman - l'intervention en thérapie sociale - présente particulièrement son intérêt. 

Les phénomènes que l'intervention en thérapie sociale traverse de manière singulière

La thérapie sociale part d'un constat empirique : dans tout groupe humain sous tension, trois phénomènes apparaissent de manière systématique.

Les masques, d'abord. Dans un groupe qui se méfie, personne ne se montre tel qu'il est. Chacun joue un rôle — l'expert invulnérable, le modeste effacé, l'opposant systématique, le bienveillant qui ne dit jamais ce qu'il pense vraiment, etc... . Ces masques sont des stratégies de protection face aux peurs. Ils ne sont pas des défauts de caractère. Mais ils empêchent la rencontre réelle — et donc la coopération réelle.

Les clans, ensuite. Face à l'inconfort du groupe, les gens se rapprochent de ceux qui leur font le moins peur. Des sous-groupes se forment — par métier, par niveau hiérarchique, par ancienneté, par affinité. Ces clans produisent une apparente harmonie interne tout en aggravant les fractures avec les autres. Et progressivement, les autres deviennent des étrangers, puis des adversaires potentiels.

La soumission/rébellion, enfin. Face à l'autorité — la direction, le management, les décisions imposées — le groupe oscille entre deux postures également improductives : la soumission qui acquiesce sans croire, et la rébellion qui s'oppose sans construire. Dans les deux cas, la critique constructive et l'autonomie réelle sont impossibles.

Quatre peurs, une même source

Derrière ces trois phénomènes, la thérapie sociale identifie quatre peurs fondamentales. Elles émergent de violences subies — pas nécessairement dans cette organisation, parfois bien avant — et elles colorent la façon dont chacun perçoit le groupe et ses membres.

  • La peur d'être agressé ou attaqué — issue de violences de maltraitance.
  • La peur d'être rejeté ou exclu — issue de violences d'abandon.
  • La peur d'être jugé ou méprisé — issue de violences d'humiliation.
  • La peur d'être manipulé ou culpabilisé — issue de violences de culpabilisation.

Ces peurs ne sont pas irrationnelles. Elles ont été utiles, à un moment, pour se protéger. Mais dans un contexte professionnel sous tension, elles se réactivent — souvent de façon disproportionnée — et génèrent des comportements que personne ne comprend vraiment, pas même parfois ceux qui les ont.

Ce que l'intervention en thérapie sociale cherche à faire dans un premier temps : calmer ces peurs. Pas les effacer — elles font partie de nous. Les calmer suffisamment pour que le masque puisse tomber, que le clan puisse s'ouvrir, que la critique puisse devenir constructive.

La distinction clé : violence et conflit ne sont pas la même chose

C'est peut-être ce qui a été pour moi l'apport le plus contre-intuitif — et le plus puissant — de la thérapie sociale.

Dans le sens commun, conflit et violence sont souvent confondus. On évite le conflit parce qu'on a peur de la violence. On valorise la bienveillance, le consensus, l'harmonie. Et ce faisant, on enterre les tensions qui continuent à travailler en sous-sol — jusqu'à ce qu'elles ressurgissent sous des formes bien moins gérables.

La thérapie sociale opère là une distinction radicale.

Tout d'abord précisons ce qui est entendu derrière le terme "violence". Dans le sens commun, souvent violence = agression physique, violence visible, intentionnelle, extrême. Ce n'est pas le sens de la thérapie sociale.
Dans la thérapie sociale, la violence est définie à partir d'un critère relationnel unique : la négation de l'autre en tant que sujet — c'est-à-dire en tant que personne irréductible à un objet ou à un rôle. C'est toute façon d'être en relation qui vise — consciemment ou non — à déconsidérer, nier, négliger ou détruire l'autre. Non pas forcément le blesser physiquement, mais lui retirer sa réalité, son droit à répondre, désirer, avoir une perspective propre, exister en première personne.
Ce qui est décisif, c'est que ces formes peuvent être quasi-invisibles. Le silence qui punit. Le sourire qui exclut. Le feedback "bienveillant" qui humilie. La réunion où l'on n'invite pas. La décision prise sans consulter ceux qu'elle concerne. Ce sont des violences au sens de la thérapie sociale — et elles sont souvent plus dévastatrices que les formes spectaculaires, précisément parce qu'elles ne sont pas reconnues comme telles.

Deuxième point fondamental : la violence est conçue / considérée comme une solution, pas comme un problème en soi / par nature. C'est la réponse que quelqu'un produit quand un besoin fondamental est menacé et qu'il ne voit pas d'autre voie. La violence émerge de la peur, de l'impuissance, de la souffrance accumulée. Ce n'est pas une nature — c'est un comportement appris et fonctionnel dans un certain contexte.

Le conflit, c'est autre chose. C'est une confrontation qui laisse sa place à l'autre. On défend ses besoins, ses intérêts, sa lecture — et l'autre existe bel et bien, avec les siens. C'est inconfortable. C'est nécessaire. Et c'est la condition d'une intelligence collective réelle.

On peut être en conflit avec des gens qu'on respecte, voire qu'on apprécie. Ce que la thérapie sociale organise, c'est précisément ça : des espaces où le conflit devient possible — structuré, cadré, orienté vers la coopération plutôt que vers la destruction.

Dit autrement : là où le positivisme ambiant cherche à éviter la tension, l'intervention en thérapie sociale cherche à la traverser. Parce que c'est dans la traversée — pas dans l'évitement — que quelque chose change vraiment.

Ce que ça donne dans une intervention concrète

L'intervention en thérapie sociale suit un processus structuré en plusieurs phases — mais ce processus est vivant, itératif, ajusté en permanence à ce que le groupe révèle.

On commence par créer les conditions de confiance minimale : confiance dans l'intervenant, dans le cadre, dans l'objectif. Sans ce socle, rien d'autre n'est possible.

On travaille ensuite à faire émerger ce qui est tu. Les plaintes, les craintes, les ressentiments. Pas pour s'y complaire, mais pour en tirer l'information utile sur ce que le groupe essaie de protéger, et sur ce qu'il a besoin de changer.

On crée des espaces de rencontres improbables — des sous-groupes délibérément hétérogènes, qui brassent des gens qui ne se parlent pas d'habitude, autour de ce qu'ils vivent vraiment au travail. Ces rencontres ont un effet régulier : elles défont les préjugés, baissent les peurs, rendent l'autre à nouveau humain.

On ouvre ensuite les conflits — nommés, situés, explicites. Pas pour que ça dégénère, mais pour que ce qui travaille en sous-sol puisse être traité à la lumière. Avec un cadre, des règles, et la présence de l'intervenant qui tient l'espace.

Et on finit par construire — des décisions partagées, des engagements mutuels, une compréhension commune de la situation qui permet d'agir ensemble autrement qu'avant.

La posture de l'intervenant : ni expert, ni sauveur

Ce qui distingue peut-être le plus l'intervention en thérapie sociale des autres formes d'accompagnement, c'est la posture qu'elle exige de l'intervenant.

L'intervenant n'est pas un expert qui sait ce qu'il faut faire. Il n'est pas un coach bienveillant qui reformule et encourage. Il n'est pas un médiateur neutre qui arbitre entre les parties.

Il est — et c'est la formule que j'ai rencontrée dans ma formation et qui m'a le plus marqué — un intervenant suffisamment bon. Suffisamment, au sens de Winnicott : pas parfait, pas omniscient, pas invulnérable. Authentique, conscient de ses propres peurs, capable de les tenir sans les décharger sur le groupe.

Il modélise ce qu'il propose de vivre au groupe. Quand il tient l'espace d'un conflit sans chercher à l'éteindre trop vite, il montre que c'est possible. Quand il dit ce qu'il voit, même si c'est inconfortable, il donne une permission que le groupe ne s'accordait pas.

C'est une posture d'équilibriste. Ni trop proche (au risque de se dissoudre dans la dynamique du groupe), ni trop distant (au risque de perdre le contact avec ce qui se vit). Toujours en train d'ajuster, comme pour une écoute sur un voilier.

Pourquoi ce pilier complémentaire ?

Ces articles forment une série qui reflète la façon dont j'intègre les référentiels théoriques et pratiques associées dans l'accompagnement des transformations complexes. Non pas comme une succession d'outils, mais comme différents niveaux de lecture et d'intervention qui se complètent.

Les approches systémiques et sociologique pour comprendre ce qu'il y a de logique / rationnel au niveau du système et des groupes. L'Élément Humain pour comprendre ce que chaque personne rend inévitable. La thérapie sociale pour travailler ce que les groupes, comme organismes collectifs, ont enkysté et ne peuvent plus traverser seul.

Ces approches peuvent être mobilisées séparément, selon le contexte. Dans les situations les plus complexes — là où la coopération est durablement empêchée, là où les tensions ont une histoire, là où le positivisme de façade a eu le temps de s'installer — c'est leur articulation dans l'analyse et dans la posture d'accompagnement qui crée les conditions d'un changement durable.

Pour finir : écouter plus ce qui sépare, d'abord, pour ensuite permettre ce qui relie

Le nom d'écoute.plus prend ici son sens le plus exigeant. Écouter ce qui sépare, c'est accepter que la tension, le désaccord, la violence même — au sens où la thérapie sociale l'entend — contiennent une information que l'harmonie de surface ne donne jamais.

Ce n'est pas une posture confortable. C'est une posture honnête. Et c'est ce qu'il faut, parfois, pour que quelque chose de vrai, de réellement transformant, puisse commencer dans un collectif.


Ressources

Site de L'INstitut d'Étude et de Développement de l'Intervention en Thérapie Sociale

Site de l'Institut Charles Rojzman

Ouvrage : Charles Rojzman, Igor & Nicole Rothenbühler – La Thérapie sociale

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